Psychologue du travail, j’ai eu envie d’écrire et de raconter les situations de travail que les gens me relatent. J’ai ressenti le besoin d’écrire et de partager ces histoires, parce qu’elles sont si redondantes, si difficiles…
#jaimalautravail #ouvaletravail #racontemoiletravail
(Les noms sont changés pour respecter la confidentialité)
L’évolution de carrière
Léon travaille dans une entreprise du BTP depuis 12 ans. Il y a beaucoup évolué jusqu’à atteindre le poste qu’il espérait depuis quelques temps, responsable de plusieurs exploitations. Il a aujourd’hui 35 personnes sous sa responsabilité. Il part à 6h le matin pour être à la sortie d’école de ses enfants à 18h30.
Léon raconte qu’il a accumulé de nombreuses difficultés, notamment sur le plan humain. Par exemple, il doit gérer un salarié qui fume du cannabis sur son lieu de travail. Quand il en parle au salarié, celui-ci nie en bloc. Il a dû faire un contrôle inopiné sur site pour avoir des preuves. Il doit s’assurer de la mise en sécurité des autres salariés. Il ne pensait pas que son poste l’amènerait à « contrôler ». Il se sent mal avec ça.
Léon donne un autre exemple. La direction a décidé de changer la gestion des heures, ils suppriment les heures supplémentaires, celles-ci sont annualisées sur le temps de travail des salariés. Léon n’est pas d’accord avec cette pratique parce que les heures supp motivaient les salariés. Il se heurte à des démissions et à de la colère de la part du collectif. Il se sent en conflit de valeur et donc incapable de porter la parole de la direction.
Léon évoque aussi le conflit entre deux chefs d’équipes, il est plutôt satisfait de leurs compétences, mais il sent qu’il y a des stratégies entre eux, et ils demandent à Léon d’intervenir. Il craint de se retrouver à prendre parti, et n’arrive pas à s’occuper de leurs problématiques.
En évoluant dans l’entreprise, et en prenant ce poste, Léon pensait poursuivre la mise en œuvre de son activité et son développement. Il se heurte aux problématiques humaines auxquelles il n’a pas été préparé et auxquelles la direction n’a pas envie de se mêler. Il se sent abandonné et démuni. Il n’a pas connu d’autres entreprises, et il craint de partir. Après un arrêt de quelques semaines, il a demandé à la direction de reprendre son poste précédent, Léon préfère être sur le terrain et retrouver une activité plus concrète.
Quand une problématique collective est traitée de manière individuelle
Paula a 58 ans, après avoir travaillé dans l’ingénierie de formation pendant plusieurs années, elle a dirigé deux centres de formation. Elle a pris par la suite la direction d’un centre pour des jeunes. Elle y a trouvé des valeurs qui lui plaisaient, pourtant, avant elle, il y a eu 4 changements de direction en 4 ans. L’établissement présentait des difficultés financières, l’équipe semblait en souffrance, mais Paula était prête à relever le défi. Quand elle a pris son poste, l’équipe était sur la défensive, il était très difficile d’établir un lien de confiance. Mais Paula a énormément investi cette mission, à tel point qu’elle partait à 7h le matin et rentrait rarement avant 20h le soir par crainte d’abandonner l’équipe et les jeunes. Elle explique avoir tenté plein d’actions pour remettre du dialogue dans l’équipe.
Lors d’un entretien annuel, elle renvoie à un membre de son équipe qu’il n’a pas suffisamment développé une formation comme cela était attendu. Le salarié s’est braqué et à partir de là, la situation s’est très vite dégradée. Le salarié a alerté l’inspection du travail et le président de l’association qui gère le centre de formation. Un audit est réalisé, un climat de tensions et de suspicions se met en place dans la structure. Paula se sent abandonnée par la présidence qui lui propose de changer d’établissement. Des salariés témoignent pour soutenir Paula, mais cela ne suffit pas. L’auditeur recommande de licencier Paula. Elle exprime lors des consultations un sentiment de trahison et d’abandon par sa hiérarchie. Elle évoque un lourd processus de deuil, à deux ans de la retraite !
Paula raconte combien, même avec une jambe plâtrée elle travaillait pour ne pas abandonner son équipe, comment elle remplaçait le personnel manquant pour assurer la continuité de service et s’assurer du bien être des jeunes. Nous avons pu questionner et travailler ensemble sur les raisons d’un tel investissement dans son travail, au détriment de sa santé.
Paula a surement fait des erreurs dans son management, mais la manière dont elle a été traitée lui est très violente. Cela questionne comment ses supérieurs l’ont accompagné dans ces problématiques, est-ce que des choses ont été tentée avant de la mettre dehors ? Nous pouvons nous interroger si sortir une personne permet de réguler des dysfonctionnements dans une équipe…
Aux dernières nouvelles, il semble que le collectif est toujours en souffrance et que le poste de direction soit toujours sujet à un certain turn over… Ce n’est pas la personne qui est responsable des dysfonctionnements, c’est l’organisation qui laisse la place à ceux-ci, et c’est donc le collectif qui a besoin d’être accompagné.
La fin de contrat
Catherine est consultante dans l’informatique. Elle travaille dans la même entreprise depuis 22 ans, elle l’a vu évoluer, grandir, puis diminuer ses effectifs. Ils ne sont plus que 3 aujourd’hui. Elle explique que les clients sont de plus en plus mécontents de la qualité du travail et qu’elle est sans cesse en train de chercher des solutions. Quand deux de ses collègues sont parties, elle a dû récupérer leurs missions.
Au printemps, elle sentait que ça se dégradait, elle était devant son ordinateur et n’arrivait rien à faire, comme tétanisée. Il lui arrivait de pleurer devant son écran. Il faut préciser que la société n’avait plus de bureaux, Catherine était 100% en télétravail. Un jour, son responsable lui a demandé de gérer un dossier supplémentaire. Catherine lui a dit que ça faisait trop, il lui a répondu « mais si, ça va le faire ». Elle n’a pas supporté ce manque de soutien, Catherine s’est effondrée et son médecin lui a prescrit un arrêt de travail.
Ce n’est qu’au bout de 4 mois d’arrêt que Catherine a retrouvé un peu d’énergie. La question de la reprise du travail a pu être évoquée, mais elle a du mal à l’envisager dans cette entreprise, elle évoque un besoin de rupture avec cette entreprise. Catherine a dû prendre un avocat parce que son entreprise lui propose de la licencier pour faute ! Elle ne décolère pas de cette « proposition », elle se sent blessée après toutes ces années, elle la refuse, elle n’a pas fait de faute.
Le médecin du travail, informé des différentes réorganisations de l’entreprise, des départs et des baisses d’effectifs évoque l’inaptitude, cela semble inenvisageable de retourner travailler là-bas, surtout après cette dernière proposition.
Libérée de l’entreprise, Catherine a eu des entretiens de recrutement. Elle a repris confiance en elle avec les retours qu’on a pu lui faire. Elle a trouvé un nouveau travail dans une collectivité. Il n’y aura que très peu de télétravail, elle fera partie d’une équipe, elle est ravie.
Quand la situation de travail se dégrade
Elisa travaille dans la logistique dans une entreprise industrielle d’environ 200 salariés. L’entreprise a connu des restructurations ces dernières années, elle a été rachetée en 2020. Pendant un an, il n’y avait pas de direction sur le site, Elisa explique qu’il n’y avait aucune ligne de conduite. Puis un nouveau directeur est arrivé en 2021.
Elisa explique qu’après un plan social, il y avait de gros enjeux pour relancer l’activité de l’entreprise. Elle évoque un travail en mode dégradé pour répondre aux injonctions, mais elle fait des journées à rallonge pour répondre à la demande de la direction et assurer toutes les livraisons prévues. Finalement, fin juillet, avant les congés, elle reçoit un mail de son directeur qui l’accuse de mauvaise volonté dans la gestion de la situation. Elisa se dit très affectée par ce mail alors qu’elle a donné beaucoup d’elle-même pour atteindre ses objectifs.
A son retour de congés, son responsable lui remet un courrier de la direction préalable à sanction. Elle évoque une forme d’intimidation où les reproches ne sont pas formulés directement. Elisa a continué à travailler pendant plusieurs mois et n’a pas parlé à ses collègues de cette situation. Son sommeil s’est dégradé. Elisa s’est rendu compte qu’elle avait mis en place des stratégies pour éviter de passer devant les bureaux de direction. Quelques mois après, lorsqu’un collègue lui a fait une remarque sur son absence lors d’une réunion, elle a eu une réaction qu’elle qualifie de « vive », elle dit qu’elle s’est emportée. Elle ne s’est pas reconnue, cela a été pour elle une alerte, la situation n’était plus tenable. Elisa explique qu’elle n’a plus confiance dans cette entreprise, tout devait être contrôlé par la direction, et elle ne se sentait plus en capacité d’y aller pour valider son travail. Avec du recul, elle voit bien comment la situation s’est dégradée petit à petit.
Pendant son arrêt maladie, les RH l’ont contacté pour lui proposer une rupture conventionnelle. Elle s’est sentie pressée par cette proposition et en même temps, elle avait bien conscience que c’était la seule issue. Après un long temps d’analyse de tout ce vécu, nous avons travaillé son projet professionnel afin de la préparer à rebondir. Elisa ne peut plus envisager de retourner dans l’industrie, en tout cas pour le moment. Elle a trouvé assez rapidement un poste dans l’enseignement, elle disait avoir toujours été intéressée par la transmission et la formation. Pour le moment, elle travaille à temps partiel, Elisa explique qu’elle a encore besoin d’un peu de temps.
Problème de management
Clarisse est technicienne en contrôle qualité dans l’industrie textile. Elle travaille dans son entreprise actuelle depuis 6 ans. Elle consulte sur les conseils de son médecin traitant. Clarisse est souvent malade, elle perd sa voix, elle fait des cauchemars en lien avec son travail. Il décide de l’arrêter pour qu’elle prenne de la distance.
L’entreprise dans laquelle elle travaille était une entreprise familiale, qui a été remaniée il y a deux ans, la fille du fondateur ayant repris la direction. Clarisse explique que la nouvelle directrice générale a placé des personnes de son entourage sur les grands pôles de direction. Depuis deux ans donc, Clarisse a une nouvelle responsable. Elle explique que cette responsable n’arrive pas à prendre de décisions, elle n’est pas en capacité non plus à trancher dans des situations de conflits, et ne fait que tout faire remonter à la direction.
Clarisse raconte notamment des décisions qu’elle a dû prendre l’été sur des choix d’approvisionnements en l’absence de sa responsable. Cela avait été validé avec cette dernière avant qu’elle ne parte en congés. La direction a pris connaissance de ces commandes, et reproche à Clarisse ces choix. La responsable de Clarisse n’a pas précisé qu’elle avait validé cela avec elle. Un dossier est monté contre Clarisse, elle l’apprend par ses collègues avec qui elle forme un collectif très soudé. Clarisse a transmis à la direction tous les mails qui montrent la validation par sa responsable. La direction a préféré étouffer l’affaire. C’est suite à ces évènements que Clarisse est arrêtée par son médecin.
Il semble que la direction de cette entreprise préfère privilégier la loyauté envers son encadrement plutôt que de reconnaître une erreur. Dans ce type de management, le collectif se renforce, mais la souffrance est bien présente. A tel point que le médecin du travail a préféré déclarer Clarisse inapte pour l’éloigner de cette organisation. Heureusement pour Clarisse, elle a très rapidement retrouvé du travail dans une autre entreprise. Cela lui a permis de reprendre confiance en elle et de ne plus douter de ses capacités.
La communication
Maureen est ingénieure, elle travaille dans un grand groupe depuis plus de 20 ans. Elle évoque un milieu très masculin dans lequel elle a du mal à faire sa place. Elle reconnait avoir besoin de reconnaissance, elle se décrit comme besogneuse, et ressent le besoin d’en faire plus pour être reconnue par ses pairs. En revanche, elle explique avoir un fort soutien de son équipe. Laquelle l’a suivie lorsqu’elle a décidé de se retirer d’un gros projet.
Elle évoque un sentiment d’imposteur et un sentiment que les autres s’attribuent son travail. Maureen se sent en tension constante dans son travail, avec tout le temps des projets à défendre, des résultats à prouver, cela l’épuise.
Maureen n’a pas de mail et de téléphone personnels, tout est rattaché à son travail. Alors, lorsque son médecin l’a arrêtée, et qu’il fallait faire des mails ou passer des appels, il lui était compliqué d’utiliser ces outils. Elle a pris conscience seulement à ce moment-là du débordement du professionnel dans sa sphère privée.
Ensemble, nous avons travaillé sur l’identification des jeux d’acteurs dans son entreprise et plus spécifiquement dans son service, dans l’objectif de mieux gérer ces situations de tensions. Nous avons aussi pu identifier les difficultés dans la gestion des conflits, son positionnement et ses modalités de communication. Dans nos entretiens, j’ai pu identifier à quel point elle ne dit pas complètement ce qu’elle pense et laisse la place à différentes interprétations. Nous avons transféré cela dans l’environnement professionnel.
Maureen a décidé d’engager un bilan de compétences pour axer sa réflexion sur son projet, cela lui permettra aussi de faire un point sur ses perspectives.
Les injonctions paradoxales
Sofiane vient consulter en évoquant une souffrance au travail qui se répète dans son parcours professionnel. Il était travailleur social. Il a quitté le terrain pour aller vers de la coordination de projet.
Son dernier poste est dans une association d’insertion. Il explique que la direction est articulée entre une équipe de bénévole et des professionnels. Les enjeux ne sont pas les même, les bénévoles sont très engagés et donnent beaucoup de directives aux salariés, pour autant il y a une organisation mise en place pour les salariés et la coordination des deux ne semble pas évidente. Sofiane reçoit des consignes de la part d’une bénévole présente dans l’association depuis 20 ans qui ne sont pas les mêmes que celles de son supérieur hiérarchique, il se sent en difficultés dans l’articulation des deux. Il doit gérer ces injonctions paradoxales un peu seul, son responsable ne souhaitant pas se heurter à cette bénévole très engagée.
Sofiane raconte qu’il a toujours été lui-même très engagé socialement, il se dit même un peu « révolutionnaire », il évoque ses idéaux et il reconnait qu’ils ne correspondent pas à la réalité du métier. Cela l’amène à interroger le sens de son travail, ce besoin de chiffrer ses résultats qui s’éloigne de ses aspirations à accompagner des personnes.
Une énième altercation avec cette bénévole l’a amené à être arrêté par son médecin, Sofiane dormait mal et allait au travail « la boule au ventre », il n’arrivait plus à se concentrer. Dans sa réflexion, il évoque le besoin de prendre de la distance avec le social, peut être lui laisser de la place de manière ponctuelle, dans le champ de l’extra professionnel. Il a connu plusieurs associations dans lesquelles il fait le même constat, il se heurte à ces problématiques qui le touchent. Il préfère mettre de la distance et se préserver. Il s’engage dans une réflexion vers un projet tout autre…
Le collectif
Caroline est pharmacienne, elle est propriétaire de son officine. Elle explique qu’elle est sous pression depuis quelques temps, elle se rend compte qu’elle ramène ses soucis de plus en plus à la maison.
En 2021, elle a deux salariés dans son officine, une préparatrice et une pharmacienne à temps partiel. La première lui a annoncé son départ en congé maternité et la seconde son départ de l’officine pour un autre poste plus proche de chez elle. Caroline ne trouve personne pour les remplacer, ce sont des postes avec des amplitudes horaires importantes, du travail le samedi et des gardes le dimanche. Les recrutements sont difficiles dans ce secteur. Dans la panique, Caroline se dit que c’est une charge trop importante pour elle, elle cherche à vendre. Aucun repreneur ne se présente pendant quelques temps. Finalement, elle arrive à recruter et à créer une équipe stable. La préparatrice revient de son congé maternité, une pharmacienne a intégré l’équipe, Caroline se sent un peu plus sereine mais reste très stressée par la charge de travail.
Début 2022, elle est rappelée par la pharmacie proche de la sienne, ils sont intéressés pour reprendre sa clientèle. Caroline avait mis la vente de côté, mais elle se sent engagée et donc poursuit la démarche. Elle va arrêter son officine. Lorsque Caroline a annoncé à ses collègues la fermeture de l’officine, elle s’est effondrée, elle regrette et n’a pas su arrêter la procédure. La déception de ses collègues est telle que Caroline se demande si elle ne devrait pas annuler la vente au risque d’y perdre financièrement. Caroline se sent extrêmement coupable et stressée par toute cette affaire. Cette situation de stress l’empêche de prendre un peu de distance et de poser les choses, elle est confuse, elle n’arrive plus à prendre aucune décision. Le temps de nos entretiens, nous arrivons à démêler un peu tout ça, et finalement Caroline aura pu négocier dans le contrat de vente la reprise de l’équipe dans l’autre officine, ça aurait été dommage de séparer un collectif qui travaille bien ensemble. Elle y perd un peu financièrement parce que cette clause a un coût, mais cela représente un grand soulagement pour elle.
Prendre de la distance
Jessica est cheffe de projet dans l’évènementiel. Elle organise des salons professionnels depuis 2019. Un plan social a eu lieu en 2020, donnant lieu à d’importantes réorganisations, notamment dans son service qui passe de 5 personnes à une seule, Jessica est la seule à rester. Elle doit organiser le même type d’évènements, toute seule. Jessica veut montrer qu’ils ont bien fait de la garder, elle veut se rassurer aussi, et donne tout pour y arriver. Elle présente à ses responsables un projet, le budget est très serré, ils lui disent qu’il faut annuler, que ça ne tient pas. Jessica vit cela comme un échec, elle manque de moyens. La semaine suivante, sa responsable la recontacte et lui dit que finalement, l’évènement est maintenu. Jessica s’est effondrée. Son médecin l’a reçu et l’a gardé 1h30 en consultation pour qu’elle accepte son arrêt.
Lorsque je reçois Jessica 6 mois après, elle n’arrive pas encore à ouvrir un ordinateur et à consulter des mails. Elle dort très mal, fait des cauchemars, elle évoque des difficultés de concentration. Lors des RDV, elle oscille entre l’envie de préparer une reprise de poste, et le constat d’une impossibilité d’y retourner.
Un an après, Jessica a appris qu’ils sont maintenant 5 sur son poste pour la remplacer. Elle le vit mal parce qu’elle a ce sentiment que son travail et son investissement n’ont pas été reconnus. Il lui aura fallu 18 mois d’arrêt pour trier ses documents sur son mail pro, s’acheter un ordinateur pour elle et ordonner ses affaires professionnelles. C’est ce temps qui lui était nécessaire pour se détacher de ce travail et accepter de partir de cette structure. Jessica se projette à nouveau dans le travail et sur de nouveaux projets. Un long temps nécessaire, un cheminement qui lui a permis de remettre le travail à sa place.
L’entretien avec les RH
Oriane a 37 ans, elle est éducatrice de jeunes enfants, et directrice d’une crèche associative depuis 5 ans. Elle est très engagée dans cette association, qui a connu de nombreuses réorganisations ces derniers temps suite au départ de la directrice générale. Oriane a évolué sur un poste de coordinatrice de territoire, tout en gardant ses fonctions de directrice de crèche. Elle devait déléguer certaines missions, mais la personne qui devait prendre la suite est partie aussi. Tous ces changements ont entrainé une vague de départs dans la structure. Elle passe finalement la plus grande partie de son temps de travail à gérer les recrutements et les intérimaires.
Toutes ces problématiques empiètent sur sa vie perso, Oriane sent qu’elle est souvent en tension, elle se dit moins patiente avec ses propres enfants, elle est très fatiguée. Ses week-ends se passent plutôt bien, mais le dimanche soir, Oriane évoque une boule dans le ventre. Oriane continue de travailler mais s’interroge, elle ne peut pas continuer à travailler dans ces conditions.
Nous avons préparé avec Oriane son entretien avec sa direction pour faire part de ses difficultés identifiées. Les RH l’ont bien entendue, ils lui proposent de réorganiser ses missions, et de ne faire plus que la direction de la crèche ou que la responsabilité territoriale. Oriane est ressortie apaisée de cet échange. Elle aime son métier et ne veut pas « quitter le navire », son choix s’oriente vers la direction de crèche. Elle n’a pas envie de travailler avec l’équipe du siège qui est conflictuelle, elle préfère le terrain. Elle garde dans un coin de la tête l’idée de faire un bilan de compétences, mais elle pourra le faire dans un moment où elle sera mieux vis-à-vis du travail et donc l’investir dans de bonnes conditions.
Accompagner la carrière
Christelle a 36 ans, elle est ingénieure dans une grande entreprise industrielle. Elle était très fatiguée, son médecin l’avait arrêtée deux semaines pour faire des examens et l’encourager à se reposer. Au moment de reprendre le travail, elle s’effondre, elle réalise qu’elle ne peut pas y retourner, elle est encore très fatiguée et l’idée d’y mettre les pieds est inconcevable.
Christelle explique qu’elle a souvent alerté le N+1, elle a demandé à changer de poste. Elle évoque une ambiance toxique, elle se sent mise à l’écart. Christelle raconte qu’elle n’a pas l’impression de faire partie d’un collectif, que c’est chacun pour soi, il n’y a aucune collaboration. Elle a l’impression que les autres s’approprient ses résultats. Ses responsables sont satisfaits de son travail, elle est très (trop) investie, elle vient à 6h du matin pour assurer sa charge de travail. Elle explique qu’ils ne veulent pas qu’elle change de poste parce qu’ils craignent de ne pas réussir à la remplacer correctement. Il y a 18 mois, elle était en congé maternité, un jeune l’a remplacé. A son retour, ce jeune a été promu, et elle est restée sur son poste qu’elle occupe depuis 6 ans maintenant, malgré ses demandes d’évolution.
L’arrêt de Christelle a duré un mois. Elle a pris contact avec le médecin du travail, il s’est concerté avec son N+1 pour proposer de préparer sa reprise et l’accompagner. Christelle reconnaît qu’ils ont fait un peu d’efforts, mais ils arrivent trop tard. Pendant son arrêt, Christelle a postulé dans une entreprise concurrente, elle a été retenue, avec de meilleures conditions. Elle est soulagée de partir, mais inquiète aussi de quitter cette entreprise où elle a été embauchée suite à son alternance. Cette nouvelle aventure est plutôt stimulante et Christelle connait aujourd’hui ses points de vigilance pour ne pas vivre à nouveau cette situation.
La pré-retraite
Monique travaille depuis 30 ans dans un magasin de distribution de produits culturels et de loisirs. Lors de notre premier entretien, elle évoque un épuisement physique et psychique. Elle explique qu’il lui reste deux ans avant la retraite, c’est court et c’est long dit-elle. Elle explique qu’ils réorganisent le magasin, il y a des travaux partout. Ils doivent maintenir l’activité. Tous les deux ans, la direction décide de changer les salariés de rayon. Ils n’ont plus cette spécialisation comme à ses débuts de carrière. Elle travaille dans un grand magasin, éclairé seulement par des lumières artificielles. Elle explique que les clients sont parfois très difficiles, voire agressifs.
Monique raconte qu’elle observe de plus en plus de turnover. Les jeunes surtout ne restent pas. Elle raconte qu’elle allait au travail plutôt sereine, mais une fois arrivée, « tout l’optimisme disparaissait ». Elle voit des collègues partir en pleurant. Elle a des difficultés à obtenir un RDV avec le médecin du travail. Il lui avait proposait un temps partiel thérapeutique, mais elle en a peur parce qu’elle pense qu’elle ne sera pas remplacée sur le reste du temps, et elle craint la charge de travail.
Elle demande à être rassurée sur les perspectives jusqu’à sa retraite. Elle veut finir sereinement et a besoin d’être accompagnée là-dessus à l’extérieur de son entreprise. C’est ce travail que nous aurions dû faire ensemble. Mais pour le moment, sa situation financière ne le lui permet pas…
Les heures sup
Mathias travaille dans la comptabilité. Lors de sa visite médicale avec le médecin du travail, celui-ci sollicite son médecin traitant pour l’alerter sur sa situation et lui demander de lui faire un arrêt de travail. Matthias fait de grosses amplitudes horaires, ne fait pas de pause le midi, il aide ses collègues et se rajoute des missions. Il vient travailler à 6h (avant l’ouverture des bureaux, et repart à 20h, parfois plus tard). Lorsque je le rencontre, il m’explique ça, et nous décortiquons ensemble l’organisation du travail dans le cabinet dans lequel il travaille, pour comprendre les dysfonctionnements qui l’ont amené à prendre une telle charge de travail.
Au cours de nos échanges, Matthias m’explique qu’il a déjà vécu ça par le passé. Avant, il travaillait comme prothésiste dentaire. Il travaillait aussi énormément. Il restait parfois la nuit dans l’atelier pour avancer son travail. Matthias a eu un accident de la route, quelques mois après il a repris son travail. Pourtant, les séquelles au niveau des mains auraient dû entrainer une inaptitude. Mais Matthias n’en a pas informé le médecin du travail. Pour compenser ses difficultés, il faisait plus d’heures encore. Finalement, il a pris la décision d’arrêter, il a quitté son travail et sa ville, il a tout plaqué.
Il s’est reconverti dans la comptabilité, où finalement il reproduit le même rapport au travail. Son responsable a échangé avec lui pendant son arrêt, lui proposant de sérieusement réguler ses horaires pour qu’il ne déborde plus. Nous avons préparé, avec le médecin du travail, sa reprise sur un temps partiel thérapeutique. Ça se passait plutôt bien. Après 3 semaines, Matthias revient en entretien et me dit qu’il veut tout plaquer pour être boulanger. Nous regardons ensemble les contre-indications, ce métier semble compliqué avec des problèmes au niveau des mains. Il admet et passe à autre chose.
Finalement, après 3 mois, il revient me voir pour m’annoncer qu’il a signé une rupture conventionnelle avec son employeur. Il veut faire autre chose, il pense partir, encore. Matthias semble être dans une fuite, il reproduit les mêmes situations. Son histoire personnelle va dans ce sens aussi, une forme d’évitement. Il n’est pas encore prêt à travailler là-dessus, il préfère ignorer et travailler beaucoup. Un jour peut-être Matthias arrivera à prendre le temps d’analyser tout ça, mais tant que ce n’est pas sa démarche, je ne peux pas le forcer.
Les enseignants
Sophie est professeur d’anglais dans un collège. Elle a 32 ans et exerce ce métier depuis 8 ans. Elle explique qu’elle a une chouette équipe, qu’elle a de bonnes relations avec ses collègues. Mais elle a l’impression, depuis quelques temps, d’être seule, face à une montagne. En janvier 2022, elle n’avait pas du tout envie de reprendre le travail. Elle y est allée, épuisée. Elle était énervée dès le premier cours de la journée, elle explique que tout l’irritait, elle était sensible à tout. Elle raconte qu’elle avait peur de faire une bêtise et de déraper avec les élèves. Elle pleurait le soir dans sa voiture en rentrant du travail, puis le matin aussi avant d’y aller.
Un jour en cours, Sophie a eu des vertiges. Elle a consulté son médecin qui l’a arrêté. Cette histoire se répète, quand on n’écoute pas sa tête, c’est le corps qui rappelle à l’ordre.
Depuis qu’elle est en arrêt, elle est encore très fatiguée, la nuit elle rêve du travail. Elle fait la liste des choses qui s’accumulent : les cours à préparer pour les rendre ludiques, les copies à corriger en retard, les conseils de classe à préparer, les orientations des élèves à accompagner, les stages de troisième à organiser, les parents à relancer et à rencontrer, etc.
Dans son sommeil, Sophie fait plusieurs fois le même rêve, elle est en cours, débordée par une situation qui au réveil lui semble pourtant très simple. Elle n’arrive pas à se faire respecter, elle se sent ridicule. Elle essaye de crier mais n’y arrive pas. Elle explique que dans le collège, elle ne se sent pas soutenue par la direction, c’est très dur pour elle.
Elle se dit toujours insatisfaite de son travail. Elle est toujours dans une démarche d’amélioration, elle veut faire mieux. Dans ce métier, le cadre est difficile, elle travaille le soir, le week-end, entre les cours, l’organisation est importante et nous la travaillons ensemble. Elle prend finalement la décision de changer d’établissement, elle espère ainsi découvrir un autre environnement et une autre équipe. Mais ce n’est pas elle qui choisit, c’est le rectorat qui prendra la décision. En attendant, Sophie retrouve un peu d’énergie et a terminé l’année scolaire avec un peu plus de distance.
La dégradation du travail
Robert travaille depuis 1989 dans une grande chaine d’hypermarché comme employé de libre-service, dans le rayon crèmerie. Il a toujours travaillé de nuit, et avec des cycles de sommeil très réduits. Il n’a jamais été absent en 33 ans. Son seul arrêt était pendant le covid, deux semaines. Robert explique qu’avec le covid, les conditions de travail se sont dégradées. Le magasin ne veut pas recruter, les absences ne sont pas remplacées, et il commence à être envoyé dans tous les rayons, tout en ayant l’objectif d’assurer le sien, la crèmerie, avec moins d’effectifs. Il dit qu’on lui demande expressément de « mal effectuer son travail », de faire le minimum pour venir en renfort des autres services.
Sa femme a commencé à lui renvoyer le fait qu’il était de plus en plus agressif. Robert n’était pas d’accord. C’est finalement sa fille, qui observe aussi un changement d’attitude chez son père, qui l’accompagne chez le médecin. Il est très anxieux et irritable. Il se présente comme quelqu’un de plutôt casanier, mais ces derniers temps, il ne veut plus aller voir leurs amis.
Robert ne supporte plus d’aller dans un hypermarché, il n’arrive plus à faire ses courses. Il dort mal, n’arrive plus à lire, il évoque des difficultés à se repérer. Le médecin du travail qui le rencontre lui dit qu’il ne le laissera pas retourner travailler tant qu’il ne sourit pas.
Au bout de six mois d’arrêt de travail, Robert fait le calcul et il ne lui reste finalement que 5 mois avant la retraite. Son médecin traitant pense qu’il restera en arrêt pendant cette durée. Robert n’a pas la capacité d’y retourner. Il accepte de terminer ainsi, il est même plutôt soulagé.
Une histoire de mise à l’écart
Naïma travaille dans un établissement de la fonction publique. Elle se présente comme un couteau suisse. Elle a occupé différents postes sur lesquels elle a su faire preuve d’adaptation. Naïma a trois enfants, au retour de son dernier congé parental, elle a été mise sur un poste dans la communication de manière un peu aléatoire. Mais Naïma s’est mobilisée, elle a appris à utiliser les outils de communication, les réseaux sociaux, elle a développé des compétences.
Naïma me consulte sur les conseils de son médecin traitant, elle est arrêtée pour un lumbago, mais sa médecin a compris qu’elle en avait plein le dos du travail. Depuis 4 ans sur ce poste où elle a le sentiment d’avoir été parachutée, elle essaye de faire sa place. La situation s’est lentement dégradée, on ne lui donne plus la parole en réunion, on lui demande de former une alternante qui va reprendre ses fonctions, pendant le confinement, elle était une des rares à venir sur site pour gérer les problèmes, elle encaisse des remarques déplacées de son responsable, etc.
Naïma doit revoir son médecin, elle est en arrêt depuis deux semaines, elle n’a pas l’impression de s’être reposée, elle a continué à consulter ses mails par peur de prendre du retard. Elle craint le retour au travail et d’avoir à se justifier de cette absence. Finalement, son arrêt sera prolongé, et elle aura réussi à se détacher du travail et à ne plus toucher à son ordinateur. Au bout de 4 mois d’arrêts, elle commence à regarder les offres d’emplois pour quitter son poste. Nous avons réalisé un bilan avec un test d’intérêts professionnels et un test de personnalité pour accompagner sa réflexion vers cette transition.
Finalement Naïma est retournée travailler, mais avec une jolie perspective puisque ses candidatures ont porté leurs fruits. Elle a trouvé un nouveau poste et il ne lui reste que deux mois à faire sur le dernier.
Une histoire d’entreprenariat
Aurore est pharmacienne de formation, pendant ses études, elle travaillait dans une pâtisserie. Lorsqu’elle a terminé celles-ci, son patron lui a proposé de s’associer et d’ouvrir avec elle une nouvelle boutique avec un concept un peu innovant. Elle s’est alors lancée dans cette nouvelle aventure avec son ancien patron et des actionnaires. Le concept prend et rencontre un grand succès. Aurore est ravie, mais en coulisse c’est plus compliqué. Son ancien patron sent des tensions avec les actionnaires, il leur revend ses parts et quitte l’affaire.
L’aventure se poursuit et rencontre toujours autant de succès, seulement maintenant Aurore est en direct avec les actionnaires et là, la situation se complique. Au début, ils l’appelaient une fois par mois, puis une fois par semaine, puis trois fois par jour. Ils lui mettent une pression pour que les résultats continuent d’augmenter, alors même qu’elle avait dépassé les objectifs. Aurore leur a demandé de moins l’appeler et de la respecter dans leur manière de lui parler, mais elle n’a semble-t-il pas été entendue.
Les actionnaires ont continué de développer l’entreprise, elle a dû former des collaborateurs pour qu’ils ouvrent d’autres boutiques, tout en continuant à gérer sa propre boutique. En 2018, Aurore se sent fragilisée et épuisée. Elle évoque une charge de travail très importante, elle travaillait 60h par semaine pour réussir à tout gérer.
Elle explique que les actionnaires débarquaient dans la boutique, faisaient des remarques sur tout et notamment sur son management, les appels insistants persistaient. Elle avait l’impression qu’ils essayaient de monter les salariés contre elle. Aurore raconte qu’elle avait d’excellentes relations avec ses équipes et que si elle a tenu c’était grâce à eux.
Petit à petit, par différentes stratégies « d’intimidation », les actionnaires ont réussi à sortir Aurore de l’entreprise, celle qu’elle a créée. Aurore s’est effondrée. Un procès est encore en cours aujourd’hui. Seulement, c’est un long chemin pour se remettre d’une telle histoire. Il faut réapprendre à faire confiance, se projeter dans de nouveaux projets, reprendre confiance en soi aussi. C’est tout un travail de deuil sur lequel je l’ai accompagnée, un long travail. Mais Aurore a une telle force, que de nouveaux projets se dessinent, elle se lancera dans un nouveau projet entrepreneurial.
La souffrance au travail des enseignants
Patricia est directrice de trois écoles primaires dans une petite commune. Elle me consulte sur les conseils de son médecin traitant qui l’alerte depuis quelques temps sur tous les signes de l’épuisement professionnel. Elle refuse de s’arrêter, elle ne veut pas « quitter le navire », elle dit qu’elle aurait l’impression d’abandonner ses équipes. Elle explique qu’avant elle pouvait échanger avec d’autres directeurs d’établissements, aujourd’hui ces temps d’échanges ont disparu, ils sont tous débordés.
Elle exprime de nombreux maux : au bras, au dos, aux coudes, aux genoux, aux cervicales, elle dort très mal, elle rumine les situations de travail, elle évoque d’importantes pertes de cheveux, des troubles digestifs, etc. Elle ne supporte pas de se voir aussi mal et « molle ».
Patricia a arrêté ses loisirs par manque de disponibilité, elle n’arrivait plus à se libérer pour sa chorale. Elle se dit trop fatiguée pour voir ses amis le soir. Petit à petit, elle s’est isolée, elle a mis de côté ce qui lui faisait du bien, pensant ne pas en avoir l’énergie.
Nous avons pu accompagner Patricia dans l’acceptation du sens de ces maux. Ils sont l’expression de son mal être, son corps s’exprime et l’alerte. Il semble qu’elle ait entendu. Patricia s’est imposé un cadre, le soir, elle coupe ses mails et ne les consulte plus jusqu’au lendemain, le mercredi après-midi, elle a ses RDV médicaux, s’occupe de chez elle, d’elle… Elle sera finalement plus à même de gérer et d’accompagner son équipe si elle prend soin d’elle et de sa santé. L’objectif maintenant est de redonner une place aux loisirs, qu’elle ait un autre espace pour s’épanouir.
Changement organisationnel
Ce lundi 14 novembre 2022, les laboratoires d’analyse médicale sont en grève, pour une tout autre raison que les conditions de travail, et pourtant… Du coup, j’en profite pour votre raconter aujourd’hui l’histoire de travail de Flore. Elle est technicienne de laboratoire depuis 15 ans dans un laboratoire de ville.
Flore explique que les laboratoires étaient plutôt indépendants avant d’êtres regroupés en grands groupes il y a quelques années. Elle évoque auparavant un laboratoire familial, avec des repas partagés, du temps pour échanger avec les collègues. Aujourd’hui, le labo appartient à un grand groupe et le biologiste est responsable.
Son métier consiste dans les prélèvements sanguins et les analyses de ces prises de sangs, il y a aussi une part de secrétariat. Son travail a été réorganisé, sans aucune concertation. Elle ne fait plus que des prises de sang, les analyses ont été transférées dans un laboratoire périphérique. Lorsqu’elle parle de la dégradation de ses conditions de travail, elle explique qu’elle n’a plus le temps de prendre une pause pour aller aux toilettes, les clients sont irrités de patienter et les agressent, elle parle de beaucoup de violence de la part des usagers. Un jour un usager s’est énervé, a fait le tour du comptoir pour l’intimider. La biologiste était présente mais n’est pas intervenue et n’en a jamais reparlé.
Flore a commencé à voir son sommeil se dégrader, elle se « vidait » tous les matins avant d’aller travailler. Son médecin l’a arrêté, ça a été un immense soulagement, malgré une grande part de culpabilité. Au bout de 6 mois, Flore ne supportait toujours pas de s’arrêter à l’arrêt de métro de son travail, la lecture et la concentration restaient difficiles. Elle n’arrivait pas non plus à garder du lien avec ses collègues qui étaient pourtant des amies.
Cela fait quelques temps que Flore réfléchissait à changer de métier. L’enseignement, et le travail avec les enfants sont des métiers qui ressortaient de ses réflexions et que nous avons travaillé ensemble.
Finalement, en juin, Flore a appris que son mari était muté. Elle a vécu cela comme une vraie opportunité pour quitter son travail. Elle a profité du déménagement, du changement de ville. Avant que nous terminions l’accompagnement, elle postulait sur des postes d’Atsem, cette perspective lui a permis de mettre fin à son ancien métier et à son mal être et d’avoir de belles perspectives professionnelles.
Les enseignants
On parle beaucoup des problématiques sur les conditions de travail des enseignants. Pendant mes études, j’avais réalisé un mémoire sur la souffrance au travail des enseignants et la problématique de la reconnaissance. La situation n’a pas beaucoup progressé. J’ai reçu plusieurs enseignants depuis mon installation, je vais commencer par l’histoire de Selena. Mais il y a tant d’autres…
Selena est enseignante en langues vivantes. Cela fait quelques années qu’elle enseigne dans l’éducation nationale, mais elle était TZR (Titulaire sur zone de remplacement), elle va en renfort sur les établissements d’une zone. Ces deux dernières années, elle était dans le même établissement, un lycée professionnel dit difficile.
Elle a consulté à partir de mai, mais elle explique que depuis octobre elle est épuisée. Elle a mal au dos, elle n’arrive pas à dormir, elle explique qu’elle a envie de pleurer tous les jours. Elle se décrit comme une femme très sociable, elle aime sortir, elle a même créé une association, mais depuis octobre elle n’y arrive plus. Elle ne sort plus, elle rentre épuisée du travail et n’arrive plus à ressortir. Elle évoque un établissement avec beaucoup de violence entre les élèves, de précarité. Elle explique que pour elle ça se passe bien, elle a un bon contact avec les élèves, mais elle observe, elle absorbe, ça l’envahi.
Elle évoque des bons collègues, avec qui elle échange beaucoup, ils sont plutôt soudés, ils font un « beau travail ». Mais cela ne suffit plus, elle dit ne pas avoir la capacité de faire une nouvelle rentrée. Elle s’interroge sur la suite, elle postule ailleurs, mais ça ne marche pas.
Finalement en juin, un poste de titulaire lui est proposé dans un nouvel établissement, moins difficile. Elle est ravie, mais elle est extrêmement inquiète. Elle ne se sent plus compétente, elle doute beaucoup d’elle. Elle craint de ne plus savoir faire, de ne pas être à la hauteur de ses collègues.
Lors des séances, nous avons essayé d’identifier ses réussites et ses points forts. Nous nous sommes vues aussi en parallèle de sa prise de poste et de ses échanges avec ses nouveaux collègues pour la rassurer et élaborer ensemble autour de son vécu. Encore une fois, elle a rencontré un très bon collectif qui l’a intégrée et qui lui fait confiance. Selena entame cette rentrée un peu plus sereinement, elle arrive à se reposer et à prendre à nouveau du temps pour elle.
Une autre histoire de travail
Rosa avait 24 ans quand elle a été déportée avec ses parents. Elle a réussi à s’enfuir pendant que les allemands tournaient le dos. Elle a été recueillie et cachée par une amie de la famille, qui lui a fait de faux papiers et lui a fourni un travail. Elle a travaillé comme couturière dans trois familles qui la cachaient jusqu’à la fin de la guerre, ce travail l’a sauvée. Elle retouchait les vêtements, les rapiéçait et essayer d’en récupérer des usés pour en coudre de nouveaux. Elle aidait aussi ces familles avec divers travaux d’entretien, de cuisine, etc.
Après la guerre, la couture est restée son métier jusqu’à la retraite. Elle allait chez les clients pour effectuer les travaux de couture, on avait tout le temps besoin d’elle.
Lorsque ses filles, 20 ans plus tard, s’interrogent sur leurs études, Rosa leur a dit qu’il fallait qu’elles fassent de la couture. En temps de guerre, c’est un métier utile, qui sauve. Finalement ses filles feront d’autres métiers, des métiers intellectuels, des métiers qui essayent de comprendre et qui transmettent. Le monde a changé, la guerre est finie (cette guerre-là).
Rosa était ma grand-mère, elle nous a quitté la semaine dernière, elle avait 102 ans ! C’était une femme incroyable !
J’ai grandi donc avec cette idée que le travail peut sauver, que le travail doit avoir une utilité. C’est peut-être une des explications de mon choix d’activité comme psychologue du travail, en tout cas ma passion pour la couture vient bien de là. Dans ma pratique, j’insiste beaucoup auprès des personnes que j’accompagne sur l’importance de l’équilibre dans les activités que nous pouvons avoir. La crise sanitaire, et encore plus récemment la guerre en Ukraine, amènent beaucoup les gens à s’interroger sur le sens de leur travail, sur son utilité. On en a déjà beaucoup parlé, c’est fondamental ! C’est avec toute cette histoire que j’accompagne les personnes dans leurs réflexions sur leur travail.
Changement de direction
Malia est infirmière et cadre de santé dans un Ehpad. Pendant 6 ans, elle travaillait avec une directrice où chacune avait des missions bien définies et une bonne coordination. Une nouvelle directrice est arrivée, avec un mode de management complètement différent. Une autre cadre de santé a été absente un long moment et Malia a dû absorber son travail. On lui avait proposé un poste de direction, mais elle avait refusé, elle connaissait la charge de travail et les enjeux, elle n’en voulait pas.
Avec la crise covid, le travail s’est intensifié, avec toutes les contraintes que nous connaissons en Ehpad. Malia avait d’importants maux de tête, une tension très élevée, elle s’est accrochée à son travail mais a finalement fait un malaise. Son médecin a décidé de l’arrêter. Pendant ces 9 mois d’arrêts, trois personnes ont tenté de la remplacer, mais ne sont pas restées à cause de la charge de travail et de désaccords avec la direction. La directrice a « quitté le navire » car elle était opposée à la vaccination, et une directrice de transition a assuré la suite. C’est à ce moment-là que Malia a repris son travail avec un temps partiel thérapeutique. D’abord deux jours par semaine, puis trois. La nouvelle directrice est bienveillante et aménage son poste avec elle.
Malia a conscience qu’elle est très investie dans son travail, elle est très à l’écoute de ses équipes, des patients, des familles. Cela lui prend beaucoup d’énergie. Elle s’interroge pour retourner sur le métier d’infirmière, un travail plus opérationnel, qui demande moins de responsabilités. Mais elle craint de s’ennuyer. Elle aimerait prendre le temps de questionner un nouveau projet, mais la médecine du travail lui explique que son temps partiel thérapeutique touche à sa fin et qu’elle va devoir reprendre à temps plein. Elle se sait encore fragile, mais elle n’a pas le choix et pas le temps. Elle est vite retournée dans la spirale de la charge de travail et a dû arrêter son suivi parce qu’elle n’arrive pas à tout mener de front. Nous avons tout juste eu le temps d’identifier les signaux de l’épuisement professionnel, les limites qu’elle doit imposer et le cadre qu’elle doit tenir avec ses équipes pour ne pas être trop sollicitée. Elle a repris une activité sportive.
Finalement, sur la fin de son temps partiel thérapeutique, son temps n’était plus complété et elle effectuait le travail sur trois jours au lieu de cinq. Elle nous dira après coup que la reprise sur cinq jours a permis de mieux rééquilibrer son rythme et sa charge de travail. La directrice de transition est partie et Malia était dans l’attente, un peu inquiète, de comment aller être la nouvelle organisation.
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